Monsieur Selhami,
J’ai pris connaissance de votre article « J’accuse, moi aussi ! » dans lequel vous défendez la Commission de déontologie du CNP et portez un regard sévère sur l’affaire Hamid El Mahdaoui. Si je respecte votre parcours et votre engagement pour une presse rigoureuse, je dois néanmoins répondre point par point à votre analyse, qui, selon moi, rate l’essentiel et contribue à brouiller les véritables enjeux.
Vous présentez cette affaire comme la transformation démesurée d’une « décision disciplinaire ordinaire » en crise nationale, alimentée par un « emballement médiatique » et les méthodes spectaculaires d’un journaliste. Vous dressez un portrait de la Commission comme un espace de travail silencieux et rigoureux, soudain victime d’une tempête artificielle.
Permettez-moi de vous dire que c’est précisément ce récit qui constitue le problème.
- La question n’est pas la sanction, mais le cadre dans lequel elle est née.
Vous insistez sur le caractère « ordinaire » de la décision et sur le fond diffamatoire des propos d’El Mahdaoui. Personne de sérieux ne conteste le droit, ni même le devoir, d’une commission de déontologie de sanctionner des dérives. Le vrai sujet, celui qui a « ébranlé tout un pays » comme vous le notez, est ailleurs : il réside dans les modalités qui ont entouré cette décision.
L’enregistrement qui a fuité n’a pas inventé des propos. Il les a révélés. Ce qui a choqué l’opinion et la profession, ce n’est pas la sanction finale, mais l’atmosphère « lourde, électrique, parfois grotesque » que vous décrivez vous-même, les mots « regrettables », la perte de maîtrise « de leurs nerfs » par certains membres. Vous reconnaissez d’ailleurs que vous auriez dû « intervenir plus fermement ». Cette autocritique, bien que tardive, valide le cœur de la critique : la séance a dérapé. Une instance disciplinaire qui ne maîtrise pas ses propres débats, dont les membres s’emportent au point de devoir s’excuser ensuite, perd sa légitimité morale à juger autrui. La crédibilité d’une sanction dépend entièrement de la crédibilité du processus qui y mène.
- Votre défense de la Commission repose sur son passé, alors que la crise est dans son présent.
Vous listez à juste titre les mille dossiers traités dans la discrétion, le travail acharné de ses membres. Ce capital de confiance est précieux. Mais en matière d’éthique et d’autorité, le passé n’est pas un chèque en blanc. Il se consume à chaque instant. Une seule séance publiqueement entachée d’un déficit de déontologie suffit à éroder des années de capital confiance. On ne peut brandir un historique irréprochable pour faire passer une défaillance ponctuelle pour un détail. Au contraire, c’est parce que l’institution est importante qu’elle doit être irréprochable, surtout dans ses moments difficiles. - Vous remplacez l’examen de fond par une guerre des modèles médiatiques.
Votre article opère un glissement significatif : de la critique des méthodes de la Commission, vous passez à une condamnation générale d’un « nouveau modèle médiatique », incarné par El Mahdaoui, que vous opposez à un journalisme de « rigueur » et de « responsabilité ». Cette opposition – « journaliste témoin » contre « polémiste numérique » – est un procédé rhétorique qui permet d’évacuer le sujet principal.
La question n’est pas de savoir si l’on apprécie le style d’Hamid El Mahdaoui ou celui de Maroc Hebdo International. La question est de savoir si la Commission, quelle que soit la personne qu’elle juge, a respecté ses propres règles. En focalisant le débat sur la personnalité du journaliste sanctionné, vous participez à cette « bataille politique » que vous dénoncez, et vous détournez l’attention du dysfonctionnement institutionnel qui a été exposé.
- L’argument du « complot » et du « spectacle » sert à délégitimer toute critique.
En qualifiant la réaction d’« one-man-show risible et vaudevillesque » et en réduisant la préoccupation générale à une manipulation habile, vous niez la légitimité d’une inquiétude partagée par bien au-delà du cercle des sympathisants d’El Mahdaoui. De nombreux professionnels, sans lien avec lui, se sont interrogés sur ces enregistrements. Était-ce par sens du spectacle ? Non. Par souci pour l’intégrité de l’organe de régulation de leur propre profession.
Quant à l’accusation sous-jacente de « cibler » la Commission parce qu’elle rappelle la presse à ses responsabilités, elle est infondée. La critique ne vise pas sa mission, mais sa manière de l’incarner dans un cas précis. Une institution forte assume ses erreurs de procédure pour mieux en prévenir la répétition.
En conclusion, M. Selhami,
Vous écrivez : « Il est temps de se poser les bonnes questions ». Je suis entièrement d’accord. Mais les bonnes questions ne sont pas seulement : « Peut-on confondre liberté d’expression et diffamation ? » – à laquelle tout juriste répondra non.
Les bonnes questions sont aussi, et peut-être surtout :
· Une instance de déontologie peut-elle se permettre le moindre écart dans le respect de ses propres procédures ?
· Comment une commission peut-elle regagner la confiance perdue lorsque sa légitimité procédurale a été entamée ?
· La défense systématique d’une institution au nom de son histoire est-elle compatible avec l’exigence d’amélioration constante qu’elle prône aux autres ?
Cette affaire n’est pas une simple bataille entre deux visions du journalisme. C’est un révélateur. Elle a montré que ceux qui ont pour mission de veiller aux règles doivent, plus que quiconque, y obéir avec une rigueur absolue. Ce n’est pas en opposant un journalisme « noble » à un journalisme « vulgaire » que l’on restaurera la confiance, mais en exigeant une cohérence parfaite entre les principes proclamés et les pratiques constatées.
La crédibilité du quatrième pouvoir, que vous appelez de vos vœux, commence par la crédibilité de ceux qui en sont censés être les garde-fous.