Séisme d’Al Haouz : Le Haut Atlas, entre la Poussée de la Reconstruction et les Frictions du Terrain

In Actualité nationale, Non classé
novembre 25, 2025

Dossier spécial | Près de deux ans après le séisme dévastateur du 8 septembre 2023, le Maroc a engagé un vaste chantier de reconstruction dans les provinces sinistrées, notamment Al Haouz, Chichaoua, Taroudant et Marrakech. Ce programme, salué par les autorités pour sa rapidité et son ampleur, révèle sur le terrain un double visage : celui d’une mobilisation nationale exemplaire contrastant avec des blocages logistiques et administratifs persistants qui ralentissent le retour à la normale des populations les plus isolées.

Le Logement : Un Bilan Chiffré Rassurant

Les chiffres officiels témoignent d’une progression remarquable dans le volet du logement. Au 10 novembre 2025, plus de 53 000 logements ont été reconstruits ou sont en cours d’achèvement sur les 54 000 ciblés initialement. Le taux d’avancement global dans les quatre provinces les plus touchées est ainsi estimé à environ 87,4%.

Aides directes massives : L’État a octroyé une aide financière substantielle de 140 000 DH pour la reconstruction totale et de 80 000 DH pour la réhabilitation partielle, ainsi qu’une aide mensuelle d’urgence de 2 500 DH par famille. Un montant global de 6,9 milliards de dirhams a été distribué en soutien aux familles.

Contraste géographique : Si des provinces comme Chichaoua affichent un taux de reconstruction dépassant les 97%, l’avancement dans les zones montagneuses d’Al Haouz est plus disparate, malgré un taux global d’environ 91,3% rapporté par les autorités.

Les Frictions du Terrain : Une Réalité Amère

Malgré l’optimisme des bilans gouvernementaux, le terrain révèle des difficultés majeures. La reconstruction, laissée à l’initiative des ménages avec un accompagnement technique et financier de l’État (principe de l’autoconstruction), bute contre la topographie et la bureaucratie.

Lenteurs administratives et logistiques : Des habitants de villages isolés, notamment autour de l’épicentre comme à Ighil, dénoncent toujours le retard dans l’octroi des permis ou le gel des travaux de démolition/déblaiement pour des raisons inexpliquées. La difficulté d’acheminement des matériaux (ciment, acier, etc.) vers des douars accessibles uniquement par des pistes montagneuses, souvent endommagées, complique la tâche des artisans et alourdit les coûts.

Persistance de l’habitat de fortune : Pour des milliers de familles, les tentes et habitats sommaires restent le seul refuge, en dépit du programme de relogement d’urgence. Certains témoignages font état de l’utilisation de la «photographie de la façade» comme condition pour débloquer les dernières tranches d’aide, une pratique qui, si avérée, permettrait de comptabiliser une maison comme «finie» avant son achèvement réel.

Résistance culturelle : La nouvelle réglementation impose l’utilisation de matériaux parasismiques. Toutefois, une résistance est observée localement face à l’abandon des méthodes de construction traditionnelles (terre, pisé), perçues, à tort, comme responsables des effondrements.

Patrimoine et Infrastructures : Le Pari de la Résilience

Parallèlement au logement, la reconstruction touche le patrimoine et les infrastructures sociales.

Sauvegarde du Patrimoine (Marrakech) : La Cité ocre a lancé la réhabilitation de ses monuments historiques endommagés. Les travaux au Palais El Badii affichent un taux de réalisation d’environ 40%, tandis que ceux du Palais Bahia et d’autres sites majeurs avoisinent les 30%. L’effort vise à préserver le cachet architectural unique de la Médina, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Infrastructures vitales : D’importants budgets (890,9 MDH) ont été alloués à la réhabilitation du réseau routier et à la construction de nouveaux centres de santé répondant aux normes parasismiques, pour désenclaver et moderniser les services publics.

Nécessité d’une Décentralisation Efficace

Le programme post-séisme du Maroc est indéniablement un effort colossal, marqué par la rapidité de la réponse financière et le volume impressionnant des constructions lancées. Cependant, pour passer du succès des statistiques à la réalité du terrain, une gestion plus décentralisée, plus souple et plus réactive est impérative. La satisfaction d’un taux de 90% ne doit pas occulter les 10% restants qui représentent souvent les cas les plus complexes, les plus isolés et les plus urgents.

Les autorités, par le biais de l’Agence de Développement du Haut Atlas, doivent intensifier l’accompagnement de proximité, simplifier drastiquement les procédures et assurer un contrôle strict pour que l’aide parvienne intégralement et sans délai aux familles, transformant ainsi la tragédie en une véritable opportunité de développement durable et de résilience collective.